Cimitero delle Fontanelle : adopte une âme et fais un vœu

Au début du mois de novembre, j’ai profité du passage d’Emilie par la Campanie pour faire d’une pierre deux coups : lui rendre visite et passer quelques jours dans l’une de mes villes préférées, Naples. Durant ce séjour, je tenais absolument à voir un cimetière, le Cimitero delle Fontanelle. Parce que comme vous avez pu le constater, j’aime bien les plans un peu creepy. Mais aussi parce que j’étais sûre que ça nous en apprendrait beaucoup sur le rapport à l’obscurité, au mystère et à la mort propre à l’identité napolitaine.

Je n’ai pas été déçue.

Le cimetière des pauvres

Le site se trouve à l’entrée de la Sanità, un quartier populaire au nord du centre historique de Naples. Il ressemble à première vue à une sorte de grotte – en fait, une très ancienne carrière de tuf, dont la pierre extraite à servi à édifier la ville. Dans cet espace immense (30 000 m² au total, dont environ 3000m² sont occupés par le cimetière) des milliers (officiellement 40 000, sans compter ceux qui gisent encore sous terre) de crânes et d’os sont exposés, soigneusement alignés le long des parois.

Comment sont-ils arrivés là ? En 1654, la carrière est utilisée pour la première fois comme cimetière, suite à une épidémie de peste qui décime la population. Par la suite, les Napolitains prennent l’habitude d’y entasser les cadavres laissés par les tragédies en tout genre (trois révoltes populaires, trois tremblement de terre, cinq éruptions du Vésuve, des années de famine et un nombre indéfini d’épidémies – on comprend tout de suite mieux « le rapport à l’obscurité et au mystère »). A chaque fois condamné pour éviter de nouvelles épidémies, le cimetière reste à l’abandon jusqu’en 1872. Un curé, Gaetano Barbati, se donne alors pour mission de ranger les os de tous ces corps inconnus. Avec l’aide des femmes du quartier, il donne au Cimitero delle Fontanelle sa forme actuelle.

Le anime pezzentelle, le culte des âmes égarées

Les Napolitains nouent un lien particulier avec ces ossements sans sépultures. Misérables durant leur vie, bafoués après leur mort, les défunts anonymes sont pris en pitié. La tradition populaire les appelle anime pezzentelle, les âmes errantes, abandonnées, coincées entre le ciel et la terre. Apparaît alors la croyance des « adoptions » : en échange de grâces et de protection, les vivants se mettent à « adopter » des ossements. L’âme errante est censée apparaître en rêve pour désigner sa dépouille. Ensuite le candidat à l’adoption (et plus souvent, la candidate) se rend chaque jour au cimetière pour prendre soin des os en question, en échange d’une grâce demandée (généralement : trouver un mari ou gagner au Lotto). Si le souhait n’est pas exaucé, le défunt retourne à son anonymat. Si la grâce est obtenue, il devient membre de la famille et ses os sont installés dans une jolie petite boîte, sépulture plus adaptée au repos éternel.

Le Capitaine

Évidemment, le lieu est à l’origine d’un tas de légendes (plus ou moins récentes, avec de nombreuses variantes). Ma préférée est celle du Capitaine – si vous optez pour une visite, impossible de le louper : c’est le crâne le mieux entretenu du cimetière, et le plus couvert d’offrandes.

Une pauvre jeune femme avait adopté un crâne, et le suppliait, en échange de ses bons soins et de ses nombreuses prières, de l’aider à trouver un mari. Son souhait fut exaucé. Le jour du mariage, tous les convives remarquèrent la présence d’un invité que personne ne connaissait, un homme étrange vêtu comme un soldat espagnol. Celui-ci, au passage des époux, souri à la jeune mariée et lui adressa un clin d’oeil. Mais le mari, jaloux, lui donna un coup de poing à l’oeil gauche.

De retour de son voyage de noces, la jeune épouse couru au cimetière pour remercier à nouveau son crâne. Quelle ne fut pas sa surprise de constater que son orbite gauche était complètement noire… On cria au miracle, et le crâne devint pour tous « le crâne du capitaine ».

Une tradition pas très catholique

Avant de visiter le Cimitero delle Fontanelle, je n’avais jamais entendu parler de cette tradition – même si finalement, on est pas très loin des ex-voto dans les églises. J’ai trouvé ce rapport familier avec la mort un peu naïf et plutôt touchant, et je crois que j’aime bien l’idée de s’adresser à un crâne inconnu comme à un bon génie… L’église catholique ne semble cependant pas partager mon avis : en 1969, le cardinal Corrado Ursi, trouvant que ça faisait désordre tout ce fétichisme, interdit la pratique et fit fermer le cimetière. Ce n’est que récemment qu’il a été à nouveau ouvert au public. L’adoption quant à elle est toujours interdite. Mais à voir les fleurs en plastiques, peluches, bijoux en toc et autres écharpes de supporter qui ornaient les ossements lors de notre visite, je ne suis pas sûre que ça inquiètent beaucoup les Napolitains…

En pratique

Le Cimitero delle Fontanelle est ouvert tous les jours de 10h à 17h (dernière entrée à 16h45) et sa visite est gratuite. Il n’y a pas de guide présent d’office mais vous pouvez réserver une visite guidée (ici par exemple), ou demander au gentil gardien le fascicule explicatif (en français), pour en apprendre plus (et lire d’autres histoires). Et si vous comprenez l’italien, la ville de Naples propose une app de réalité augmentée, un peu gadget mais sympa, à utiliser lors de la visite (pour Android uniquement).

 

Crédits photos :
© Amore mio
© Lalupa / Wikimedia Commons
© Dominik Matus / Wikimedia Commons

Cet article a 2 commentaires

  1. Excellent ! Très intéressant cet article, je n’en avais pas entendu parler. Merci 😀

    1. Avec plaisir Lucie 😉

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